Honneur par le bon rêve

 

Faut-il savoir (re)connaitre la honte pour être reconnu Homme ? Assurément il faudrait savoir gérer la honte de soi devant autrui pour être homme accompli. Toutefois, nier autrui et se replier sur soi peut aussi apparaitre comme option envisageable. Notre contributeur : esthète, poète, chercheur et scientifique a choisi indubitablement le rapport à l’autre dans un mouvement d’ouverture et de solidarité décomplexées. S’assumer soi-même et son héritage (avec ou sans les dettes des aïeux) : le début de la santé et de cette construction civilisationnelle nouvelle !

Comme nous, il fait le rêve d’une Afrique pacifiée et élevée,  qui sait renouveler sa force en puisant où elle sait, où il faut, où besoin. Pour cette fois, il sera question d’UTOPIE, avec tout le bagage que ce concept-locomotive tire derrière lui. L’utopie précède l’ambition aussi fortement que le rêve perpétuel les stimule. Pourquoi rêver ensemble, sans direction collective du rêve. Comment rêver d’une Afrique prospère si celle-ci ne sait d’abord se définir, se donner une forme, pour se choisir. La contribution que vous allez parcourir n’est rien de plus ou de moins qu’aspiration à l’espérance autant qu’une inspiration pour le  travail méthodique et réaliste, ici et aujourd’hui !

 

*                            *                             *                            *

*                            *                             *

 

Josué GUEBO

Cote d’Ivoire

Epistémologue – Poète

 

 

A* Bonjour Monsieur, qui êtes-vous  

Bonjour. Je suis Josué GUÉBO, écrivain et enseignant-chercheur à l’Université Félix HOUPHOUËT BOIGNY de Cocody à Abidjan, où j’enseigne l’épistémologie. Je suis chrétien, marié et père de quatre enfants. Je me définirais aussi comme un socio-démocrate, d’obédience panafricaniste et de courant fédéraliste. Une telle posture impliquerait que j’opte pour l’économie sociale de marché, mais aussi pour  l’autonomie financière des pays africains, le développement étant  à mes yeux une réalité principalement  endogène.

Le Rêve :

l’enzyme de la lutte

 

1* Quelle est votre définition du rêve et en quoi est-il nécessaire pour penser l’avenir, la réforme, la   « renaissance »

La notion de rêve me parait toujours relever d’au-moins deux versants : l’un de portée inconsciente et l’autre de variante consentie, voire initiée. Le rêve dans sa déclinaison inconsciente, m’apparaît comme l’expression accidentée du désir, lequel,  parce que télescopé, est livré à toutes les fantaisies du choc. Il pourrait ainsi  se révéler blessé, défiguré, ou même disloqué. Ce serait à mes yeux la dimension du cauchemar. Il y aurait ainsi, même dans la dimension du cauchemar, une forme de désir, de sorte que le cauchemar serait le désir inversé par les chocs de l’échec et de la peur. L’autre versant du rêve est pour moi  le désir approprié, domestiqué, rationalisé et investi comme horizon d’action. Ce désir-là prend le nom d’idéal et quand il se veut sobre, celui de projet. Cette variante du rêve, parce qu’elle se pose comme  horizon à atteindre, devient enzyme de la lutte. On ne pourrait envisager de réforme, de renaissance, de progrès sans rêve. Comme dans l’art ancien, il faut une forme intelligible à laquelle – par une espèce de mimesis créatrice –  le démiurge produit l’œuvre d’art. La renaissance, en ce sens, est un produit du rêve, un don de l’imagination et rationalisée.

 

2* Qu’est-ce qu’une Utopie ? Quelle est celle que vous développez ? Et pouvez-vous nous expliquer pourquoi l’Afrique a ABSOLUMENT besoin d’une Utopie ?

L’utopie relèverait aussi à mes yeux de la dimension du rêve, sauf que le rêve utopique se distinguerait, des autres formes oniriques,  par sa stature consciemment inaccessible. Le créateur d’utopie est un pêcheur d’asymptote, un cueilleur d’infini. Face à un monde d’absolu, il opte pour une moisson de la démesure. Il y a ainsi dans la démarche utopique une maximisation des attentes, une sorte d’inflation de la ligne d’horizon – posée consciemment hors du champ du possible – et  pourtant allégrement courue comme cible accessible. Cette mise en scène a l’avantage de pousser le coureur  d’utopie à puiser dans toutes profondeurs de ses ressources pour la matérialisation  de l’idéal.  Mon utopie personnelle serait celle de la « Shamistic », du mot anglais « Shame » signifiant « honte ». Cette utopie repose sur l’idée de bâtir une société africaine érigeant son propre système de gestion de la honte. La honte au sens shamisticien s’entend comme la prise de conscience que l’on a de l’honneur en tant que personnalité sociale couplée de la peur que l’on éprouve de voir foulé aux pieds la dignité de l’être social africain. De fait, la shamistique implique que l’Africain se pense hors du cadre des micro-États, qu’il envisage son individualité comme tributaire d’un Être générique posé par-delà les citoyennetés d’emprunt, les cercles concentriques – voire concentrationnaires – de la colonie à peine édulcorée. Deux constantes sont donc à l’œuvre dans la honte shamistique : la haute estime de l’être social et la crainte non pathologique de voir cette estime mise à mal. La posture shamistique part donc du présupposé que tout développement social se nourrit d’un rapport heureux à la honte. Le sens de l’honneur est précisément l’autre versant de la soumission fatale à la honte. Cette utopie se nourrit aux mamelles de l’histoire de l’humanité qui veut qu’il y ait un rapport de symétrie entre l’être biologique et l’être sociologique. Dans la maturation d’un individu, la prise de conscience est toujours l’accès à la honte et la maturité effort rationnel de faire échec à la honte. Cette constante est valable pour les sociétés. Une société immature se caractérise par son déficit de valorisation de l’honneur et son échec à faire échec à la honte. Passé le stade de la satisfaction des besoins vitaux tels que se nourrir et procréer, toute l’histoire de l’humanité tourne autour de la problématique de l’honneur et donc de la mise en échec de la honte. Du degré de mise  à mal de la honte dépend celui de développement d’une société.  Une société de la soumission, de la servitude et de l’indigence est une société de la honte non-assagie. En a-t-elle conscience ? Pas nécessairement. L’Utopie Shamisticienne vise, au plan ontologique, à poser l’honneur comme espace transcendantal du progrès. Cela implique au plan axiologique la mise en selle d’un critérium éthique susceptible de réinventer l’horizon de la dignité individuelle et collective et au plan épistémologique la définition d’une méthodologie de l’action scientifique, d’ancrage vétéro-africain.

« Une UTOPIE n’est jamais  aussi mieux portée

que par le couple complice de

l’ÉCOLE et de la RUE »

3* Votre formulation de l’utopie se confronte-elle au réel ? Comment conçoit-elle cette Afrique qui n’est pas une unité administrative et dont les souverainetés nationales sont si jalouses de leur autorité territoriale ?

C’est précisément parce qu’elle ne relève pas de l’évidence que l’utopie fait sens. Si elle s’inscrivait directement dans la catégorie matérielle elle relèverait du prosaïque. Nous avons en direction de notre utopie, comme nous l’avons dit, un élan asymptotique, une tension éclairée par un horizon volontairement fuyant, car conçu pour mobiliser toutes les ressources de notre puissance créatrice. Les souverainetés nationales ne sont pas dans l’absolu des réalités négatives. L’État parcellaire doit être lu comme une propédeutique à l’État fédéral. La confrontation de nos rêves d’unité à la réalité micro nationale doit nous instruire de ce que seraient les difficultés de mise en œuvre de notre idéal continental.

 

4* A- Qui pour suivre et concrétiser cette Utopie : les Gouvernements ou les citoyens fédérés ? B- Peut-il y avoir un conflit entre les utopies exprimées et comment le résoudre sans structure cohésive ?

Il faut sans doute toujours se méfier des mutations portées  par les seules instances institutionnelles. Une utopie n’est jamais  aussi mieux portée que  par le couple complice de l’école et de la rue.  Et quand je parle d’école, je ne parle pas nécessairement de celle institutionnelle, affadie par des programmes lénifiants et émasculés. Je parle d’individualités pétillantes et lumineuses sortant des sentiers battus et capables de porter à une part d’abord restreinte d’auditeurs des idées novatrices et fécondes ; laquelle part inaugurale se préoccupera de répandre l’enseignement novateur par des mécanismes extra-scolaires.

 

5* Peut-on réellement penser et socialiser cette africaine utopie sans substance idéologique endogène ? Y en a-t-il une dans votre formulation de l’utopie/rêve ?

Je pense que l’idéologie ne peut être passée par pertes et profits dans la mobilisation visant la diffusion d’une utopie. D’ailleurs, l’idéologie est la sœur siamoise de l’utopie. Elles sont intimement liées et l’idéologie est la forme pré-opérationnelle de l’utopie. L’idéologie est précisément  le moment intercalé entre l’utopie comme figure idéale et la sphère d’application, comme lieu de mise en œuvre pratique. Si le moment idéologique manque à la chaîne d’actions, un maillon essentiel d’application du rêve fait cruellement défaut. Dans un contexte de globale inter-influence la radicalité de l’endogéneïté est nécessairement relative. C’est pour cela que je pense qu’aujourd’hui encore le mode d’action socialiste peut servir de base à une idéologie africaine qui mettrait l’accent sur le respect, je ne dis pas l’idéalisation, des anciens, la création et la valorisation d’une école en intime conjonction avec le projet idéologique et technologique d’une Afrique fédérale. Il ne s’agit pas de bâtir un système gérontocratique, mais de donner au socialisme un visage plus endogène et plus en prise avec les exigences téléologiques de son lieu d’exercice.

l’Utopie relève de la sphère de l’imaginaire

 

6* Différences entre utopie, idéologie et programme (politique, économique) ?

Je choisirai une allégorie tirée du champ de la robotique pour rendre compte des rapports entre utopie, idéologie et programme opérationnel. L’utopie serait par exemple l’acier, le métal brut, le matériau initial sur la base duquel serait réalisée un robot. L’idéologie, elle, serait le système synaptique par lequel l’on assurerait la coordination fonctionnelle et opérationnelle du robot ; quand  le programme serait, lui,  ce robot à l’action prédéfinie, programmée, pour ainsi dire et ainsi outillé contre tout éventualité. Ce qui signifie que l’utopie est première mais n’est pas suffisante.  Que l’idéologie se greffe sur l’utopie à laquelle elle fait écho et qu’enfin le programme est le reflet décliné en opérations prosaïques, pour ne pas dire pratiques.

 

7* La transcendance philosophique derrière une utopie peut-elle s’extraire de la contingence populaire sans médias accompagnateurs pour la diffuser et/ou faciliter ?

Il est clair que les « masses », j’emploie ce mot à défaut de mieux,  doivent être éclairées par les théoriciens et ce, à l’appui de  moyens de communication.  Il faut pour cela prendre le contrôle des moyens de communication, qui non maitrisés peuvent plutôt produire l’effet inverse, une fois récupérés par des forces réactionnaires.

 

8* Comment entendez-vous planter la graine de votre idée dans l’imaginaire de chaque tête d’Afrique et quand espérez-vous que nous pourrions procéder à la moisson ?

Il est clair qu’il serait proprement ridicule d’exposer ici une information qui relève de toute évidence de la sphère stratégique. Je pense qu’en règle générale, en matière de changement de la société, pour ce qui relève du stratégique,  il est beaucoup plus préférable de communiquer sur des produits que sur les projets.

 

9* A- L’utopie pense un futur lointain (et réalisable). L’actualité nous montre régulièrement une Afrique du présent au présent. Votre ambition n’est-elle pas quelque peu paradoxale ? B- En quoi voyez-vous que le terreau d’Afrique est tout sauf aride et infertile ? C- Quelles utopies dans l’histoire et la civilisation humaine pouvez-vous considérer comme réalisées ?

J’ai parlé de mise en scène, pour mettre en relief le fait qu’à mes yeux l’utopie relève de la sphère de l’imaginaire. Mais à la différence des autres habitants de la sphère du rêve, l’utopie n’est ni un rêve ludique ni un rêve accidentel, mais  un rêve fécondant. C’est une stratégie de l’esprit qui place le plus haut les fruits délicieux  de l’idéal pour stimuler la croissance des usagers. Il y a derrière l’idée de l’utopie, un présupposé darwinien qui pose que le développement de l’espèce s’effectue par l’usage auquel elle est confrontée. La pratique finit donc par déterminer la forme voire la taille  des membres. Ainsi en définissant l’horizon de nos attentes dans la sphère de l’infini, nous entendons au moins atteindre la taille de l’étendue.  Une utopie qui se réalise n’en était objectivement pas une. Une utopie n’a pas vocation d’être réalisée, elle a pour destin d’être approchée. L’utopie est sœur de l’asymptote.

 

10* Quel est le degré d’importance des données suivantes (en gras dans le texte) dans la réalisation d’une ou de votre utopie ?

A priori la réalisation d’une utopie peut se passer de tout système transcendant. Elle relèverait de l‘immanence. Ainsi par ordre de mérite, la philosophie, le génie logique et l’ingénierie seraient les trois facteurs transcendantaux de la postulation d’une utopie. A ce titre et au regard des choix de vie auxquels, en toute conscience et liberté, je me suis soumis,  je postule l’idée de Dieu et celle de foi comme principales dans la définition et la mise en œuvre de mon utopie. Suivent, par ordre de mérite, la philosophie, le génie logique, et l’ingénierie.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s