Panafricain et Positif

Avant le projet, l’idée. Pour le projet, la philosophie. L’utopie abstraite a besoin du philosophe et de son recul, pour être modélisée, domestiquée et… tropicalisée ! Le panafricanisme originel,  loin des éructations bizarres ou de cette actuelle et active pensée enfantine, apparait définitivement comme opposé à  la doctrine moderne de la lutte négative. Philosophie positive parfois idéologisée, le panafricanisme se révèle pensée méthodique, une lutte morale et cérébrale pour une autonomisation d’abord culturelle puis politique, puis économique, puis…

Notre contributeur, disciple de l’ « Osagyefo » Nkrumah, imprégné de son « consciencisme » s’appuie sur la lettre initiale et son esprit, pour démonter ce que le panafricanisme n’est pas. Mais qu’est-ce donc que le panafricanisme ?

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Jean Éric BITANG

Cameroun

Philosophe
jeanericbitang.wordpress.com

 

 

Bonjour Monsieur BITANG, qui est Jean Éric ?

Bonjour à vous et bonjour à tous les lecteurs de NaMa. J’aimerais tout d’abord vous remercier de l’opportunité que vous me donnez de m’exprimer par le canal de votre magazine. Mon nom est Jean Éric BITANG. Je suis un jeune philosophe camerounais qui travaille à une thèse de Doctorat PhD à l’Université de Douala. Je n’ai pas d’attache politique particulière, car je ne me reconnais pas dans la manière dont la politique (que ce soit au niveau national ou international) est menée. Dans cette optique, aucun parti ne me satisfait réellement. Je ne sais pas si c’est important d’avoir des rêves, mais j’ai surtout des « souhaits », dont celui de voir l’Afrique prospère et les hommes frères, mais voilà déjà que je rêve…

 

1* Quand vous observez l’Afrique actuelle qu’avez-vous envie de lui dire, et de modifier ?

Je n’ai pas spécialement envie de « modifier » quelque chose en ce qui concerne l’Afrique. Une telle idée serait, à mon sens, une mauvaise utopie. Il vaudrait mieux s’activer à essayer d’agir sur les choses sur lesquelles nous avons un quelconque pouvoir, dont en premier nous-mêmes. Pour le reste, c’est peine perdue ; d’ailleurs le monde est ce qu’il doit être indépendamment de notre volonté. Face à une telle situation, ni gémir ni se réjouir ne sont efficaces : il faut être impassible. Je n’ai donc rien à dire à l’Afrique, ni rien à modifier en elle, puisqu’elle est, en l’état actuel, ce qu’elle a à être, et son être est en conformité avec sa volonté et les moyens qu’elle se donne pour la réaliser.

 

2*  Comment vous y prendriez-vous si vous en étiez le Roi-philosophe ?

Il y a beaucoup de choses à faire, dont le simple fait de vivre. Il faudrait peut-être établir les priorités dans les actions et réfléchir aux moyens de parvenir à leur réalisation. Mais s’il fallait absolument faire quelque chose, je pense qu’il faudrait prioritaire se donner les moyens d’amener au jour des citoyens capables d’impulser une dynamique positive pour nos pays, c’est-à-dire des personnes en bonne santé (physique et intellectuelle).

« se donner les moyens d’amener au jour des citoyens capables d’impulser une dynamique positive pour nos pays »

 

3* Le peuple périt-il par A- manque de connaissance, B- manque de communication solide, C- manque de stabilité intellectuelle ?

Je ne sais pas si LE peuple périt ; je ne saurais vous dire s’il vit d’abord… Mais s’il y a décadence, perte, c’est sûrement par incapacité de persévérer dans son être, c’est-à-dire de renouveler sa force. C’est ainsi que fonctionnent les organismes et si c’est de cette manière qu’on approche la question du peuple, on doit aussi reconnaître que les mêmes causes produisent les mêmes effets. À ce sujet, je partage l’avis de Marcien TOWA exprimé dans l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle (1971) : il faut des moyens d’obtenir, de retrouver et de renouveler la force ; autrement on périt.

 

4* Qu’est ce que le panafricanisme ?

Le panafricanisme est une doctrine politique (entendons politique au sens le plus général du terme en tant qu’il englobe à la fois l’idéologique, le social et donc aussi le culturel) qui prône l’unité politique, militaire et économique de l’Afrique comme seule voie de son développement efficace.

A* Version Kadhafi (idéologie et déploiement)

Je ne connais pas cette version.

B* Version NKRUMAH ? Des “théoriciens” qu’on pourrait qualifier de “modernes” en ce qui concerne le panafricanisme, je ne vois guère que Kwame NKRUMAH dont l’idée de panafricanisme s’exprime philosophiquement et politiquement dans deux livres : Le Consciencisme (1964) et L’Afrique doit s’unir (1964).

À strictement parler, il n’y a pas d’exposé théorique du panafricanisme dans Le Consciencisme, mais on y voit à l’œuvre une volonté de fonder philosophiquement une telle doctrine. Le recours au matérialisme et à sa dimension sociale (dont NKRUMAH souligne qu’elle promeut l’égalité à la différence du ségrégationnisme de l’idéalisme) joue un tel rôle au plan philosophique, quand il s’agit d’essayer de résoudre le « conflit qui agite actuellement [on peut encore le dire aujourd’hui] » la conscience africaine. Sous cet éclairage, le consciencisme apparaît comme la volonté de fonder l’unité idéologique de l’Afrique, mais pas seulement, puisque NKRUMAH précise que sa doctrine s’adresse à tous les peuples dominés.

Il y a ensuite l’exposé proprement dit du panafricanisme de NKRUMAH contenu dans le livre plus politique qu’est L’Afrique doit s’unir. On y découvre que l’unité de l’Afrique est commandée par la demande de triple souveraineté des États africains : politique, militaire et économique. Il s’agit pour NKRUMAH, de doter l’Afrique d’une puissance telle qu’elle pourra définitivement se débarrasser du colonialisme (qui n’est pas encore totalement mort en 1964) et du néo-colonialisme (qui est en train de naître).

C* Autres Versions ?

Les autres versions plus anciennes (DU BOIS, GARVEY notamment) sont plus idéologiques que philosophiques. Elles ne m’intéressent donc que très faiblement. De même l’Ujamaa de NYERERE et l’Ubuntu de ZUMA m’apparaissent plus comme des entreprises ciblées et locales plutôt que des entreprises au contenu universel.

D* Existe-il un panafricanisme de Sankara ?

Je ne sais pas.

 

5* Que reprochez-vous à la doxa à propos de « son » (néo)panafricanisme ?

Ce n’est pas dans mon habitude de reprocher des choses à « personne », puisque la doxa n’est personne…

 

6* Le panafricanisme revient-il à être un nationalisme de l’Africain ? Si oui/non, comment peut-il se penser cosmopolitisme (ou non) ?

Il y a une grave méprise à s’imaginer que le panafricanisme est un nationalisme de l’Africain. Certes, la dimension nationale existe, mais il faut la resituer dans son contexte. Chez NKRUMAH par exemple, le nationalisme est guidé par les entraves extérieures à l’érection d’une véritable « nation » ghanéenne. L’insistance sur la nation n’a autant de force que l’insistance inverse pour la nier. Je crois pouvoir affirmer la même chose en ce qui concerne les grands “nationalistes” africains qui ont mené la lutte pour l’indépendance de leurs pays.

Pour comprendre la véritable demande du panafricanisme, il faut se situer à un niveau philosophique. On découvre alors que ce que contient la théorie panafricaniste ce n’est pas le nationalisme, mais l’humanisme, car il s’agit d’assurer et de s’assurer que l’homme écrasé, agenouillé, maltraité, humilié, longtemps dépouillé de son humanité par l’autre, se remette enfin debout, retrouve, conserve sa dignité et soit prêt à la défendre en face de ceux qui, aujourd’hui comme hier, seraient tentés de la faire vaciller à nouveau.

 

7* Peut-on réellement être un nationaliste local et un panafricaniste tant l’un sous-entend souveraineté nationale jalouse et l’autre transfert de sa souveraineté à une autorité supranationale ; n’est ce pas là un paradoxe mal négocié sur le continent ET rarement abordé par les commentateurs ?

Je crois qu’il faut, ici aussi, revenir à un véritable théoricien du panafricanisme. Reprenons NKRUMAH par exemple, puisque c’est surtout de lui que nous avons parlé jusqu’à présent. On remarquera premièrement que Le Consciencisme n’est en aucun cas une fermeture de l’Afrique sur elle-même comme on pourrait être tenté de le croire. Au contraire, ramant à contre-courant de l’atmosphère de l’époque en Afrique, NKRUMAH prend conscience des différentes « influences » qui pèsent sur l’identité africaine. Et pour être précis, il ne fait pas que seulement en prendre compte, il les intègre dans la constitution de ce qu’on peut appeler la « conscience africaine moderne ». Seulement, l’ouverture consciente à l’autre n’est pas fermeture à nous-mêmes, car il ne s’agit pas de se faire de nouveau inféoder, mais de soumettre les influences extérieures à notre propre volonté : c’est en cela que réside le but idéologique du Consciencisme. Du point de vue théorique et à la lumière de la doctrine de NKRUMAH, on doit donc rejeter l’idée selon laquelle panafricanisme et mondialisation sont incompatibles. Ces deux notions ne s’excluent mutuellement qu’une fois que mondialisation signifie domination et inféodation. D’ailleurs, NKRUMAH croyait fermement (à tort, à mon avis) que l’ONU pouvait jouer un réel rôle dans la libération des peuples dominés. C’est dire qu’il croyait à l’aspect positif d’une mise en commun des problèmes et d’une résolution de même nature, à l’échelle africaine ou à l’échelle mondiale.

L’Afrique est la Nation à construire

Quant à la question de la souveraineté nationale, j’en ai déjà parlé précédemment. Qu’il me soit simplement permis d’ajouter que pour le panafricanisme, les micro-États issus de la colonisation sont des chimères. Un chapitre de L’Afrique doit s’unir dirige son argumentaire contre la balkanisation de l’Afrique. Dans une telle optique, c’est l’Afrique qui est la Nation à construire, c’est-à-dire que le nationalisme micro-étatique n’a simplement aucun sens pour le panafricanisme conséquent. Certains vont même plus loin. Dans un livre déjà ancien et intitulé Choc des civilisations ou recomposition des peuples (2004), NSAME MBONGO, un philosophe camerounais, proposait, comme les premiers théoriciens africains-américains, un panafricanisme transatlantique qui regrouperait la grande Nation Nègre par-delà les mers et les océans. Ici aussi, il ne s’agit guère d’ « abandonner » souveraineté, mais de l’ « établir ». À mon avis, c’est dans ce quiproquo qu’est née l’Organisation de l’Unité Africaine et que patauge aujourd’hui l’Union Africaine qui est très éloignée de la vision de ceux qui doivent légitimement être considérés comme ses Founding Fathers.

 

8* En quoi le panafricanisme est-il une idéologie positive ?

Je pense qu’une bonne partie de ce qui a déjà été dit répond à cette question. S’il faut répondre en utilisation le vocabulaire de NKRUMAH, le panafricanisme sert la Positive Action, c’est-à-dire le mouvement de revendication sociale dont le but est la libération, tandis que les forces comme le colonialisme et le néo-colonialisme servent la Negative Action, c’est-à-dire le conservatisme et la justification du statu quo. De ce simple point de vue, et en se référant au contenu humaniste de cette doctrine, il est aisé de montrer que le panafricanisme est une idéologie positive. Mais il y a un autre sens au mot « positif » qu’on doit à un théoricien allemand de l’École de Francfort, Theodor W. ADORNO.

Selon cet éminent membre de première génération de la Théorie Critique, est « positif » ce qui concourt à la justification de l’existence : ce qui est réactionnaire. C’est en direction de la dialectique hégélienne qu’il élabore ce concept dès 1963, en montrant que HEGEL utilise la négativité contenue dans la dialectique comme un leurre afin de mieux affirmer la positivité. Dans ce sens, la dialectique devient une « idéologie » au sens de MARX, c’est-à-dire un discours mystificateur. Malheureusement, quelques fois, le panafricanisme apparaît comme une « idéologie » et un discours “positif”.

Le panafricanisme dégénère en “idéologie” dès qu’on l’imagine comme une doctrine de la fermeture à l’autre, un purisme, ou, pour suivre Marcien TOWA, une « doctrine de l’identité ». Suivant cette vision mortifère qui porte gravement atteinte à son concept, le panafricanisme apparaît comme l’ombre de lui-même et la justification de plusieurs dérives, dont la dérive identitaire. On s’active – en vain pour être honnête – à exhumer ou à produire un Africain « pur », lavé de toute expérience de l’autre et de toute influence extérieure dans l’optique – croit-on – de lever une armée d’hommes et de femmes amoureux de leur terre. Pour ce faire, il faut diaboliser l’autre, principalement l’Occident, l’accuser de tous nos maux et le constituer en bouc-émissaire de notre propre faiblesse et incapacité à récupérer et à mettre en pratique notre droit à l’initiative historique. Un tel panafricanisme trahit l’essence de ce concept, car il conduit l’Africain à concentrer ses efforts non sur lui-même, mais sur la négation de l’autre. Comme nous l’avons vu avec l’exemple de NKRUMAH, cela n’est ni exigé ni nécessaire, mais c’est souvent cette sorte de panafricanisme à la sauvette que nous présentent les médias occidentaux ou non.

 

9* Tout en collant à NKRUMAH, pouvez-vous dresser le portrait-robot d’un panafricaniste ?

À quoi bon ?

 

10* A- Quels devraient être selon les vous les domaines de travail de l’intelligentsia au service du panafricanisme aujourd’hui ?

L’éducation et la justice.

B- Comment socialiser (rendre intelligible au sein de la plèbe) ce panafricanisme rénové et enrichi ?

L’éducation, mais très sincèrement, l’engagement m’apparaît comme une très mauvaise option, parce qu’on s’engage toujours pour de mauvaises raisons, ici, c’est l’idée que le peuple est plèbe. Il s’agit d’une méprise par laquelle les intellectuels (et les hommes politiques) sont tentés d’infantiliser la masse des gens afin de mieux les manipuler.

 

Merci Monsieur BITANG, recevez nos vœux d’excellence académique…

Merci à vous !

 

 

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