le MBOG et Demain

Nous avons dans cette interview voulu donner la parole à un initié de rites traditionnels d’Afrique afin qu’il circonstancie les raisons pour lesquelles il pense qu’il y a, aujourd’hui plus qu’hier, de l’espoir dans le penser et le résoudre africain. La notion de « renaissance africaine » chagrinant si souvent par son verbiage ou son défaut de référentiel.

MBOMBOG BASSONG a su avec ses mots, adresser notre questionnement à propos du recours à la tradition comme ressource et terreau pour la rénovation institutionnelle et intellectuelle en Afrique. Que gagnerait-on à restituer les paradigmes par lesquels les aïeux ont vécu ! Ses mots et concepts parfois hermétiques mais toujours clairs à qui accepte de faire un petit effort, résonnent dans la nuit comme mille espoirs, des étincelles froides, dans une nuit claire-obscure. Les mots d’un sagace scientifique tempéré qui veut offrir et qui est désormais apte et prêt à accomplir la mission laissée par ses Maîtres.

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MBOMBOG BASSONG
Cameroun
Essayiste – Planétologue
mbombog.wordpress.com

 

 

Bonjour MBOMBOG BASSONG

 1. La tradition et les secrets de l’initiation exigent-ils formation et diplômes ? Si oui/non, quels sont les vôtres à titre individuel, votre parcours, métier, religion, votre vision et vos ambitions ?

Dans l’Afrique ancestrale, les initiés étaient aussi d’authentiques savants ! Les temps modernes ont fait de cette exigence, une visée intégrant la crise des vocations. Les lettrés et les initiés analphabètes dans la nouvelle éducation se côtoient donc, avec tout ce que cela suppose comme enjeux du conservatisme et ouverture sans filtre aux valeurs imposées de l’extérieur. Je me  définis comme un chercheur des traditions scientifiques et initiatiques africaines en matière de régulation sociale, certes en rapport direct avec ma formation universitaire en sciences de l’Univers. Je pense qu’il s’agit d’un parcours singulier qui s’inscrit comme une volonté de restaurer, pièce par pièce, notre patrimoine ancestral. Le dire ainsi, c’est considérer que nos traditions sont une source vivifiante de savoirs, jamais remis en cause par la science moderne.  Du  coup,  elles  dévoilent  aussi la « religion africaine » comme une authentique perception du divin en nous sédimentée et sans doute jamais égalée par toute autre forme de culture. Ne l’oublions jamais : le premier homme, l’homo sapiens,  a séjourné en Afrique noire pendant au moins deux cent mille ans avant l’apparition des Autres (Blancs ou Jaunes). Vu sous cet angle, nous devons assumer cette primogéniture qui fait de l’homme noir l’alpha et sans doute l’oméga de notre humanité. En cela, nous devons prendre la direction de notre monde confronté à tant de conflits    et d’ignorance sur les origines cosmiques de l’homme, sans que cela prête à sourire.

2. Qu’est-ce qu’un “MBOMBOG“ et comment le devient-on ? Est-ce une fonction aristocratique ?

Tout fils du peuple Bassa-Bati-Mpôô (NDLR : Centre et Littoral du Cameroun) qui en fait la demande auprès d’un maître initié peut devenir MBOMBOG. La consécration intervient si le maître a jugé    digne que l’impétrant accède à ce titre  au bout d’un temps plus ou moins important, en rapport avec certaines exigences qui vont de l’apprentissage à l’acceptation formelle de cette idée par la famille, le clan ou la tribu, en passant, bien entendu, par l’héritage légitime des regalia successoraux (reliques appelées « biban bi Mbog »). De la sorte, l’intervention de la caste    des    nobles    locaux  (« lilôm ») peut s’interpréter comme une forme de noblesse garantissant la permanence de l’aristocratie du MBOG

3. Vous êtes, MBOMBOG, un auteur prolifique, vous considérez-vous comme un auteur objecteur ? Quel est l’objectif de vos productions et surtout quelle puissance a l’hybridation  dans votre production intellectuelle ? 

Je suis un auteur dont l’ambition est de garantir aux jeunes, un corpus théorique digne d’intérêt pour l’élaboration d’un nouveau système éducatif africain. Aucun peuple ne peut se développer sur la base de la religion et des savoirs théoriques des autres. Mais pour y parvenir, il faut conserver l’épine dorsale de nos traditions de savoirs, en somme, la boîte noire de leur paradigme commun à arrimer à la nouvelle écriture de la science qui se fait. L’hybridation qu’impose cette approche n’est ni compromis, ni compromission, dès lors qu’il est question d’une herméneutique du Sens et de la Valeur que véhiculent nos traditions, toutes rapportées à la science avancée de notre temps. Nous faisons ce que la Chine et le Japon ont fait en d’autres temps.

4. Comment sont accueillis vos paradigmes et idéologies par les jeunes du continent ?

Je pense qu’il y a un écho favorable qui va croissant sans doute en raison de la portée bien comprise du Sens et de la Valeur de nos traditions.

5. L’avenir, le fer de lance qui a soif d’en découdre vous suit quasi-religieusement, comment lui conseillez- vous d’exercer ces sentiments mêlés d’ire, de dédain et d’enthousiasme “magiques“ ?

Toute pensée est rationnelle et c’est sans doute en fonction des époques qu’elle apparaît tantôt régressive, tantôt digne de potentialité rationnelle. Il nous faut connaître la pensée africaine de l’intérieur, intuitivement, mais aussi de l’extérieur, rationnellement.

Dès qu’on a compris que l’enjeu de cette pensée c’est l’harmonie avec l’ordre de l’Univers, on ne peut que s’en inspirer. C’est dire que les traditions ne sont pas opposées, par essence, à la modernité. C’est le regard que nous leur portons qui préjuge souvent de leur discrédit, souvent même sans procès de la connaissance « cachée » qu’elles promeuvent, du seul fait de notre incapacité à en dévoiler l’esprit scientifique propre à notre vision du monde.

Nous savons tous quel rôle l’islam et le christianisme, mais aussi l’école et les institutions du modèle dominant ont joué dans le rabotage des consciences chez nous.

6. Quelle est la place que vous accordez à la symbolisation dans l’œuvre antique et postmoderne ?

La pensée n’est pas universelle ; la science n’est pas universelle. La symbolisation de la pensée africaine doit beaucoup à la volonté de pénétrer l’essence de la réalité que la seule linéarité du discours scientifique moderne ne peut  atteindre. Si la symbolique est apparue aux yeux de nos sages comme la version la plus élevée du « dire scientifique » qui permet de dévoiler l’essence de cette réalité, force est de reconnaître qu’à l’inverse, la forme cartésienne, la dichotomie du « dire » et sa disjonction du Sens en catégories analytiques de type « c’est ça » ou « ce n’est pas ça », en a corrompu l’idéalité ternaire : « c’est ça, », « ce n’est pas ça », voire « c’est aussi l’autre ».

La postmodernité commence à évaluer cette posture  singulière  du  symbole et son statut épistémologique en science. La pensée symbolique africaine revient, pour ainsi dire, sur le devant de la scène mais par une voie inattendue : l’échec des modèles théoriques dominants et les avancées d’une science cosmologique devenue complexe et conforme à l’antique sagesse des ancêtres.

7. Vous faites un éloge appuyé dans votre biographie à un certain MBOMBOG NKOTH BISSECK ; quel a été son apport dans la transformation de l’homme que vous êtes aujourd’hui et de quoi pensez-vous qu’il serait le plus fier ?

Mon maître, MBOMBOG NKOTH BISSECK a été, à l’instar de Socrate, Bouddha, Krishna, un personnage énigmatique dont je peux témoigner de la visée savante de sa production même si celle-ci, comme les autres maîtres avant lui, demeure inconnue du grand public. En bon disciple (j’ai, en effet, passé une initiation longue de 15 années à ses côtés), j’ai assimilé ses enseignements, puis apporté un plus épistémologique incontestable dans l’organisation de la théorie. En particulier, le dévoilement de Maât comme un authentique “épistémon“ de la pensée africaine, la morphologie élémentaire qui en fonde le paradigme rationnel et géométrique, entre ordre (Horus) et désordre (Seth). Et cela je suis persuadé qu’il en est fier. Mais il reste son grand projet à achever, celui de faire de l’Afrique et du Cameroun en particulier, le lieu apical des savoirs planétaires  de demain. Je n’y pensais pas avant, mais à présent, je sens que tout est possible. Le rêve du maître deviendra sans doute réalité.

Concluons cet exercice en ouvrant la porte à une tâche qui vous plait singulièrement : décrypter, déconstruire, instruire et remodeler. N’étant pas toujours familiers des concepts que vous manipulez, pouvez-vous nous expliquer cette notion d’universisme philosophique au vu de la problématique suivante : l’universisme philosophique (nature et fondements) est-il aussi traditionnel  que  la  tradition  s’entendrait universelle ?

L’Universisme africain est un concept qui entend rendre compte de l’ordre de l’Univers et de l’éthique qui consiste, en toute circonstance, à se conformer à cet ordre du reste indépassable par l’esprit humain. Aussi l’Universisme renvoie- t-il à une tension de la rationalité vers la connaissance de cet ordre rapporté, en fin de compte, à toutes les connaissances : droit, économie, habitat, architecture, sociologie, techniques, régulation sociale, etc. Naguère appelé Maât par les Négro-égyptiens de l’époque pharaonique, c’est de cet ordre dont il est question dans le « MBOG » (l’Univers) des Bassa, le « Téi » des Duala, le « Séi » des Bambara, etc. L’Africain tente donc, intuitivement, de s’insérer dans l’ordre du monde pour mieux en reproduire le rythme. A l’éternité cosmique doit correspondre une éternité humaine.

1. Quel est donc la forme que prend cet ordre?

L’ordre de l’Univers est rapporté à une spirale reprise dans les mythes cosmologiques d’origine de l’Univers. On la retrouve chez les Ashanti, les Dogon, les Bambara, les Bassa, les Duala, etc. L’enjeu, c’est sa décomposition géométrique manifestée en Égypte sous la forme du nombre d’or judicieusement inséré dans nos sciences, traditions,  rites, us et coutumes. On peut résumer  la signification de cette géométrie de l’Univers à ceci : le désordre est de ce monde et la solution humaine consiste à le conjurer pour que toute évolution prenne forme et devienne complexe, à l’instar de l’organisation de l’Univers lui- même, entre matière et antimatière des origines. Telle est la loi générale de l’ordre et du désordre inscrite en toutes choses depuis les origines, de  l’infiniment petit (la physique des particules) à l’infiniment grand (les galaxies et planètes) en passant par l’infiniment complexe (l’homme). L’universisme se donne pour  objectif d’en reprendre les objectifs dans l’organisation de la pensée et de la science.

2. Pourquoi l’Occident ne se réfère-t-il pas… à cet ordre ?

Les origines cosmiques de l’homme ont été révélées aux Grecs de la période antique par les savants négro-égyptiens. C’est avec Aristote, qui s’est coupé des connaissances de Socrate et de Platon, que l’Occident a adopté une voie radicale fondée sur son besoin prométhéen de conquête, contre l’ordre antique, social et écologique, établi. La science y revient aujourd’hui. Nous préjugeons qu’il s’agit d’un problème de culture, voire de paradigme qui a moulé l’ordre cartésien dont la science moderne est tributaire en bien, mais aussi en mal avec tous les désordres et dysfonctionnements écologiques, humains et sociaux intervenus depuis lors.

L’ordre du yin et du yang asiatique se rapproche du paradigme africain, en ce qu’il s’agit d’une disposition antithétique projetant une juxtaposition des vérités éternelles et leur prise en compte dans la manifestation de ce qui est. Ainsi donc il y aurait trois paradigmes : africain, asiatique, et nordique.

3. Pourquoi y revenons-nous aujourd’hui?

Parce que la science évolue enfin vers cette approche complexe que nos ancêtres ont élaborée en vue du divin bonheur de l’homme. Bien plus : la science africaine manifeste une avancée pertinente dont nous devons tirer profit pour prendre la direction du monde. En l’occurrence, sa visée est bien plus généreuse que celle qui nous a été imposée avec les colonisations arabe et européenne.

En nous donnant à conceptualiser nos traditions, en nous donnant à  leur donner le pouvoir du savoir, nous entrons en science avec de surcroît, un paradigme en rapport avec nos pratiques sociales les plus profondément enfouies dans l’histoire.

Nous nous quittons MBOMBOG BASSONG, en espérant que cette introduction à votre pensée personnelle et celle des anciens et ancêtres Bassa-Bati-Mpôô ne contentera point nos lecteurs et qu’ils ne tarderont pas à se ruer vers vos livres.

J’invite vos lecteurs à commencer à penser par eux-mêmes au-delà du paradigme dominant. Pour le reste, nous (initiés et gardiens de la tradition africaine) produisons désormais des livres pour l’instruction de la jeunesse, nos conférences sont sur internet et, par ailleurs, à titre personnel, j’existe aussi (activement)  sur les réseaux sociaux.

 

 

 

 

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2 réflexions sur “le MBOG et Demain

  1. Pardonnez-moi de ne pas faire de commentaires mais plutôt une demande. J’ai besoin d’un guide car je veux vivre la tradition de mes ancêtres que j’ai longtemps rejeté. Je suis du Nyong et kelé.

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