Féminisme & Force

Le féminisme peut-il, doit-il être mieux perçu d’abord par les hommes en Afrique afin d’être popularisé plus vivement ? Entendu que la société semble toute organisée pour la jouissance de l’homme et l’exercice de son joug sur la femme, la question vaut la peine d’être posée en ces termes. Si l’homme dirige et empêche tant la promotion d’une féminité forte que l’émancipation de la femme et de la fille, alors ne doit-il pas être sensibilisé en priorité ?

Mrs Roots ne s’intéresse pas à la perception de l’homme vis-à-vis de l’Afroféminisme. Pour elle, il faut… Nous avons le devoir d’abord de déconstruire le patriarcat avant de penser à plus d’égalité sociale, afin de donner à la femme une pleine dimension individuelle et indépendante. Sous divers noms : afroféminisme, black feminism, résident la même réalité, des femmes lasses d’être dans les ténèbres de l’enfance et qui exigent d’être considérées pour ce qu’elles sont ; parce que c’est la société qui doit évoluer !

#                               #

#

 

MRS ROOTS
France
Écrivaine – Activiste
mrsroots.fr

 

A. Bonjour Madame, nous vous invitons à vous présenter…

Bonjour, pour des raisons qui me sont personnelles, je ne donne jamais mon nom. Je suis « Mrs. Roots ». Littéraire et engagée, le pseudonyme Mrs Roots signe depuis plusieurs années mes textes. Alternant ma plume entre fiction et articles de fond, je m’intéresse principalement aux enjeux de l’édition et du numérique en tant qu’outils militants. Mes écrits m’ont amenée à collaborer avec plusieurs plateformes web, publications et personnalités dont Aïssa MAÏGA ou Josette SPARTACUS, et à initier plusieurs manifestations littéraires telles que Noires d’encre, avec Fania NOËL.

Courant 2017, je publie un livre pour  enfants aux Éditions Bilibok et un roman aux Éditions Synapse. Je suis aussi très intéressée par tout ce qui  touche de près ou de loin à l’« afroféminisme ».

 

  1. Quelle est votre définition du féminisme ?

C’est toujours une question très large mais pour moi, le féminisme est un mouvement politique et social visant à assurer que chaque femme soit libre de ses choix. C’est un mouvement luttant contre les oppressions produites par le patriarcat, entre autres facteurs. Pour ma part, je suis afroféministe, ce qui signifie que je m’intéresse et lutte contre les oppressions subies par des femmes noires.

  1. Comment ce féminisme se décline-t-il au quotidien ? De même votre “prosélytisme féministe“ comment se déroule-il ?

Cela dépend. Mon blog (mrsroots.fr ; NDLR : un site riche aux textes fins et intelligents) est vraiment un espace où je privilégie une ligne éditoriale afroféministe, où je m’adresse aux femmes noires qui pourraient me lire. Cela se traduit par des implications dans des projets militants, artistiques ou non ; dans des manifestations, dans l’organisation de dispositifs ou d’évènements assurant notre bien-être et… nous permettant d’échanger sur nos moyens de lutter, sur nos besoins.

Je ne sais pas si prosélytisme est le bon terme : je n’essaie pas de convaincre des femmes noires de penser comme moi, mais plutôt de proposer une discussion et de légitimer certaines de leurs incertitudes. Beaucoup de femmes noires peuvent trouver des outils dans l’afroféminisme sans pour autant s’en revendiquer, ce n’est pas pour cela que leur liberté m’importe peu. Aussi, je pense qu’il y a un besoin primordial de libérer la parole des femmes noires après des années de “silenciation“, et ce besoin est quelque chose que nous partageons – quelque soit  la différence d’âge, d’ailleurs.

  1. En quoi « l’intersectionnel » est-il unique et spécial ? D’ailleurs sur quels référents/idées repose-il ?

L’intersectionnalité est un concept afro-américain, théorisé par Kimberlé CRENSHAW. Il repose sur l’idée de prendre en compte les corrélations entre les oppressions : une femme noire sera victime de racisme, de classisme (mépris de classe) et de sexisme, peut-être davantage si elle est musulmane, lesbienne, ou autres. C’est une grille de lecture qui permet de comprendre les spécificités des femmes noires, et qui empêche de hiérarchiser les violences qu’elles subissent. En tant que femme noire,  les remarques racistes que je subis sont liées au sexisme, et donc à un imaginaire colonial où la femme noire est dénigrée. Un homme rencontrera un racisme qui s’exprimera différemment du mien, du fait de son genre.

4. Le « Black Feminism » est-il textuellement applicable à l’Afrique parce qu’inspiré par des femmes noires ? S’agit-il d’un énième communautarisme ?

Le « Black Feminism » fournit des outils, des éléments qui nous permettent de comprendre nos contextes, que ce soit la diaspora  en Europe, en Afrique, ou en Amérique latine. Il y a des textes applicables à des situations, mais jamais à des contextes globaux. Je pense que la richesse de l’afroféminisme est justement dans ce que les femmes noires produisent pour adapter certains constats à leurs conditions et leurs contextes. Aussi, beaucoup de mouvements de femmes noires n’ont pas attendu le Black Feminism pour s’organiser, c’est juste qu’elles n’ont pas bénéficié de la même visibilité. Le féminisme africain a sa propre autonomie, tout comme d’autres mouvements.

5. Dans “votre“ féminisme s’agit-il d’un idéal d’égalité homme-femme (comme dans celui de S. de Beauvoir) ou alors de complémentarité homme-femme (sachant qu’“africainement“ l’homme et la femme ne semblent pas égaux) ?

Je pense que c’est davantage un idéal d’égalité, et ça me semble parfois plus plausible que la complémentarité. L’égalité entre hommes et femmes nécessite de déconstruire le patriarcat et les privilèges des hommes dans celui- ci. Il ne peut pas, à mon sens, y avoir complémentarité s’il est d’ores et déjà difficile d’admettre les obstacles à une égalité entre eux.

6. Pouvez-vous justifier votre avis sur l’assertion biblico-traditionnelle : « L’homme est le chef de famille » ? 

Je pense que c’est un poncif qui sert à justifier l’organisation de certaines familles, mais le problème est, pour moi, d’en faire une vérité universelle. La monoparentalité chez les  femmes noires n’est pas rare, et parfois la tradition peine à prendre en compte ces  réalités.

7. Selon une enquête parue en 2016, sponsorisée par l’association “Mémoire traumatique et victimologie“, sur les représentations des français vis-à-vis des violences sexuelles, 1/3 de la population interrogée excuse le viol si tenue aguicheuse : Que vous inspire un tel résultat sachant que les femmes  sont dans le panel ?

Ce n’est pas tant une question de présence des femmes dans le panel, mais plus de la pensée collective. Les femmes et les hommes sont élevés  avec  ce  qu’on  appelle  «la  culture du viol », c’est-à-dire une culture légitimant les agressions sur les femmes selon certains critères. On transmet aux filles dès le plus jeune âge qu’elles doivent avoir peur, qu’elles  sont  des êtres fragiles et qu’elles sont partiellement fautives en cas d’agression : si elles ont des tenues jugées incorrectes, si elles ont « envoyé des signaux contradictoires » à un homme, etc. Tout favorise une réflexion autour de celle qui est ou peut être agressée, en ignorant celui qui est ou peut être agresseur, ce qui garantit une certaine impunité autour de celui qui commet l’acte et la notion de consentement. Pour moi,  le résultat de cette enquête révèle l’urgence qu’il y a aujourd’hui à énoncer ces problèmes.

8. Une ministre camerounaise de la promotion de la femme (Marie-Thérèse Abena, alors en exercice), semble s’inscrire dans l’opinion d’une sexualité masculine pulsionnelle et irrépressible, opposée à une sexualité féminine passive et faible en   considérant la « tenue sexy » comme invitation subliminale de la femme à l’homme.

A. Les femmes qui représentent les femmes ne manquent-elles pas, selon vous, souvent de culture féministe basique ou alors n’existe-il tout simplement pas de féminisme africain socialisé ?

Étant née en France, je ne peux pas me prononcer sur l’état du féminisme sur le continent, il y a beaucoup de militantes qui seraient plus à mêmes de l’expliquer. Mais je pense qu’un questionnement féministe serait enrichissant pour bons nombres de femmes ministres, bien au-delà de la question du  nombre de femmes.

B. Selon vous, la société pardonne- t-elle aux hommes d’être des  »chiens » ? Si oui, comment y remédier ?

La société suit une logique patriarcale qui privilégie les hommes : pour savoir ce qu’il y a à pardonner, il faudrait déjà qu’il y ait un questionnement autour de l’impunité de leurs actes. C’est un peu le problème du serpent qui se mord la queue. Je pense que les femmes africaines savent déjà quels moyens choisir, les mobilisations, l’éducation des plus jeunes, etc.…

9. Le résultat de ce sondage ne marque-t-il pas au delà du coup réac’ primaire, une rupture comportementale entre le peuple et les médias, avec le peuple invitant les femmes à calmer leur sensualité… explosive ?

Pourquoi leur sensualité serait-elle forcément explosive ? Quant à parler de rupture, c’est un peu l’histoire de la poule et de l’œuf. Le patriarcat est maintenu par les institutions et un discours présent dans les médias qui favorisent l’idée que la sensualité et la sexualité des femmes seraient forcément plus transgressives que celles de leurs congénères. Le traitement différencié de la sexualité ou du corps des femmes est de ce fait sexiste, et est maintenu dans un discours que le peuple n’a pas inventé tout seul. Ce sont bien les médias qui publient des articles sur « Ce que les femmes doivent faire pour trouver un mari », « plaire  à  leur  mari », « bien réussir dans leur vie de femme ». Une femme ne se lève pas en désirant être le sujet d’une pression sociale. Il est facile pour le peuple de reprendre ces schémas de pensée quand on en fait une norme.

10. Au vu de tout ceci exprimé, la féministe attachée à la beauté noire voluptueuse et rebelle, doit conseiller ses “followers“ : Peuvent-elles aguicher, sans courir le risque d’être harcelées ?

(rires) C’est une question piégée ! Je pense que draguer en étant consciente de la culture du viol est nécessaire, tout simplement parce que les femmes doivent se  sentir  légitimes  et protégées : quand elles disent « non » aux avances d’un homme, elles en ont le droit. La longueur de la jupe ne donne aucun droit à un homme d’attendre d’elles quelque chose. Aussi, ce qui est primordial, je pense, est la notion de consentement qui concerne aussi bien les hommes que les femmes : un « non » n’est pas un « oui ». C’est aux hommes d’être conscients de la notion de harcèlement, et non aux femmes de s’interdire de draguer, car ce sont ces mêmes hommes qui sont privilégiés par… le patriarcat ! Pour ma part, je ne cache pas mon côté féministe, ça permet de faire le tri entre les hommes bien intentionnés et les autres.

11. Que faut-il répondre aux hommes qui craignent la castration comme une des conséquences de l’émancipation par ce “féminisme“ que vous encouragez ?

Je pense qu’un homme qui a peur qu’une femme soit son égale a une masculinité fragile. Si sa masculinité repose sur l’infériorité des femmes, c’est qu’il nourrit un complexe de supériorité bien inquiétant et qu’il ne  conçoit pas son statut d’hommes sans opprimer la femme. Les hommes n’ont-ils pas d’autres moyens  d’assumer  leur  masculinité  à  part  sur autrui ? Aussi, l’émancipation des femmes ne regarde qu’elles mêmes, et penser aux conséquences de cette émancipation comme un changement direct vis-à-vis de leurs congénères est bien « nombriliste ». Je ne pense pas que la pluie se soucie de savoir s’il y aura du soleil après son passage (rires).

12. Quelle est la place de l’homme dans “votre“ féminisme noir ?

L’afroféminisme est par et pour les femmes noires. C’est aux hommes de savoir s’ils veulent être alliés de notre émancipation ou non (et si tel est le cas, de savoir comment ils peuvent aider). Dans tous les cas, leurs places sont à la périphérie de “notre“ féminisme.

13. Quels sont les thèmes de débats et les lieux de discussion du nouveau féminisme dans le monde ? Et en Afrique ?

Les thèmes sont multiples, mais je pense que l’anticapitalisme et la nécessité d’une lutte internationale décoloniale sont au cœur des préoccupations. En septembre, une première conférence afroféministe et internationale avait lieu à Édimbourg en Écosse, suivie d’une autre conférence internationale au Brésil. Des afroféministes d’Europe, d’Afrique ou encore d’Amérique du Nord et du Sud étaient présentes lors de ces manifestations. Je pense qu’aujourd’hui, nous sommes soucieuses de créer des ponts et des lieux de rencontre où nous pouvons échanger, créer et lutter.

14. Les intellectuels d’Afrique critiquant le modèle libéro-capitaliste, lui préférant une plus forte “écologisation“, s’inscrivent de plus en plus (objectifs du millénaire) dans les concepts connexes à l’économie inclusive, quel rapport votre féminisme entretient-il avec la promotion de entrepreneuriat féminin ? (Est-ce important, crucial, inutile ou nécessaire ?)

Pour l’afroféminisme français, il y a bien sûr un encouragement vis-à-vis de l’entreprenariat féminin noir, mais surtout d’adresser les violences subies par les femmes noires dans le marché du travail en France. En avril 2016, Marie  DASILVA  et  moi  avons  créé  la   journée « Femmes noires et Travail », destinée à fournir un espace non-mixte où les femmes noires pouvaient échanger sur leurs situations professionnelles, mais aussi bénéficier d’ateliers pratiques : quels sont leurs droits dans le monde du travail ? Comment se préserver dans un espace pro. hostile ? Comment mettre ses compétences en avant ? Nous espérions ainsi montrer qu’une ligne afroféministe nous permet également de constituer notre propre réseau en tant que femmes noires. D’autres collectifs, ont mis en place des actions originales, par exemple le collectif afroféministe MWASI organise des journées de troc entre autres. Toutes ces initiatives sont, je pense, des exemples de réflexion sur une économie alternative.

15. L’un phagocyte l’autre et le consume à petit feu. A votre avis qui perd : féminisme ou concepts « genristes » (gender studies) ?

Aucun. Il ne faut pas tout mélanger. Le féminisme est un mouvement de lutte, là où  les gender studies fournissent des outils et des grilles de lectures pluridisciplinaires. Ce sont des outils des gender studies qui permettent d’enrichir notre réflexion sur la « misogynoir » (une misogynie raciste visant exclusivement les femmes noires), et cette misogynoir est une chose que l’afroféminisme dénonce. C’est complémentaire.

16. Les hommes ont-ils peur des femmes modernes? Des femmes féministes? Pourquoi (dans “notre“ entourage) sont- elles si souvent dès 40 ans: divorcées ou tout simplement… « vieilles filles » ?

Le cliché de la femme divorcée ou « vieille fille » parce que féministe est extrêmement vieux, mais ça reste une lecture très réductrice. Je pense que ce qui est difficile pour les hommes est de concevoir l’indépendance des femmes en général, qu’elles puissent être aussi ambitieuses qu’eux et qu’elles les mettent face à leurs privilèges. La notion de pouvoir reste centrale : une femme qui a des responsabilités, qui est autonome, etc., intimide souvent, parce qu’elle  a justement du « pouvoir ». Pourtant, elle n’en a pas plus qu’un autre individu et un homme qui a autant de pouvoir ne dérange personne. C’est bien cette peur sexiste que les hommes doivent déconstruire.

17. Quel est votre espoir dans le féminisme noir et sa dimension politique ? Quels sont vos projets de citoyenne pour l’atteindre?

Ce que l’on oublie souvent c’est que le féminisme noir est une lutte politique, et donc consume. En France ou ailleurs, de plus en plus de groupes afroféministes naissent et créent à l’échelle locale des dispositifs politiques. Les domaines de lutte sont innombrables, que ce soit l’éducation, la santé, l’économie, la culture, etc. Avec mon blog, j’ai développé pas mal de projets depuis quatre ans, mais la littérature est restée mon point d’ancrage : je vais donc  publier deux livres cette année, l’un destiné aux petites filles noires, l’autre, un roman questionnant la féminité noire dans un contexte particulier. Ils sortiront en 2017. Je crois qu’il y a une nécessité d’occuper les espaces de transmission, et la littérature en est un.

18. Pouvez-vous dresser le portrait robot de la féministe moderne ou de la jeune fille qui y aspire ?

Pas vraiment. Beaucoup de femmes ont des pensées féministes sans se revendiquer comme telle. Je pense qu’une femme qui s’estime être légitime, qui estime que ses droits sont aussi importants que ceux des hommes et qu’elle est seule maîtresse de ses choix, est féministe.

19. Il semble y avoir eu en Afrique (spécialement) un glissement philosophique vers « JIF » au détriment de l’originelle « Journée Internationale des Droits de la Femme » (JIDF), celui-ci, selon vous, n’est-il que médiatique (sans conséquence) ou alors  les résultats de cet état de choses vous semblent plutôt  fâcheux ?

Je pense qu’il est fâcheux parce que trop médiatisé, justement. Il n’y a pas de figure unique de « la    Femme », mais bien la revendication des droits deS femmeS. Dans les cercles féministes, le rappel de cette pluralité  est d’actualité, ce sont les institutions et les médias qui peinent à suivre.

20. Pouvez-vous nous proposer une bibliographie (personnelle et donc non exhaustive) pour approfondir l’esprit critique sur la vaste question du féminisme et du féminisme noir ? 

Sur le Black Feminism (notamment France et diaspora), je conseille le texte fondateur  « Ne  suis-je  pas   une   femme ? », de Bell HOOKS (éditions Cambourakis). Cet ouvrage pose les bases des différents groupes afroféministes d’aujourd’hui, à mes  yeux. Les ouvrages de K. CRENSHAW  sont aussi utiles pour celles qui veulent mener une réflexion plus élaborée et riche.

Alors que nous allons clôturer cet exercice, Voulez-vous rajouter ou préciser quelque chose de spécial, Mrs ROOTS ?

Je pense qu’on sous-estime trop les initiatives féministes initiées sur le continent, et j’espère que NaMa saura les mettre également en avant. Merci à vous !

C’est nous qui vous remercions pour vos disponibilité et lumières !

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s