Voir le beau où il est

Parler d’art n’est jamais aisé. Certes, nous avons les définitions scientifiques de l’esthétique, de la philosophie, celle de l’histoire (de l’art), la convention… mais l’art au début du lien s’entend émotions. Tout le monde a un avis sur l’art, sa pertinence ou sa nature, sa complexité ou sa lucidité. Parler d’art en Afrique n’est plus une question bourgeoise tant la création notamment contemporaine s’est libéralisée créant au passage, sur le marché international, quelques boudoirs pour les artistes d’Afrique. Cependant lié l’art au design et insister sur l’idée que l’africain lambda produit du design comme l’Autre de la prose sans s’en rendre compte : est assez osé !

Voilà le pari d’A. Flore OUATTARA : d’abord promouvoir les vedettes internationales africaines de l’art et du design sur le continent, qui retournent au pays,  ou dans la diaspora ; ensuite braquer ses projecteurs sur des créateurs de concepts ; enfin nous emmener dans son voyage autour du design invisible propre à l’Afrique et générer par ceux des « tams-tams » les moins susceptibles de le créer a priori.

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A. Flore OUATTARA
Côte d’ivoire
Designer
afriquedesigndaily.com

  1. Promotrice du site internet qui a retenu depuis quelques temps déjà l’attention de toute personne qui s’intéresse à l’art et au design en Afrique, nous vous laissons vous présenter vous-même…

Bonjour je m’appelle Flore Ouattara 25 ans, ivoirienne par l’origine et diplômée de l’École d’Art et de Design de Marseille. J’ai aussi étudié à l’École des Beaux-arts de Pékin et d’Abidjan.
Aujourd’hui je suis auto-entrepreneur et exerce le métier de  Designer graphique, et d’espace.
J’ai créé la plateforme ADD, Afrique Design Daily pour montrer ce qui se fait en matière d’Art, de Design et d’Architecture de près ou de loin avec l’Afrique, en vue de dévoiler aux africains ainsi qu’au reste du monde l’éventail créatif du continent.

2. L’idée de parler avec vous de « vrais » sujets de débats pour en promouvoir les acteurs et savoir les projets que nous pourrions (chacun et tous) mettre en œuvre pour résoudre nos problèmes, nous enchante spécialement. Néanmoins, il nous plairait de savoir si vous êtes vous-même une artiste/designer ? Et si oui, comment pensez-vous la promotion de votre production dans votre pays, en Afrique, à des gens qui semblent n’en avoir cure ?

En effet au premier abord on pourrait penser qu’en Afrique les gens ne s’intéressent pas à l’art, cependant quand on voit l’intérêt que nous portons à la musique, on s’aperçoit bien que c’est tout le continent qui est sensible au fait artistique. Considérant la richesse de l’artisanat et en nous basant sur l’écart maigre entre art et artisanat, il suffirait   peut-être de permettre à chaque Africain, de se poser, de libérer son esprit des tracas quotidiens et de s’offrir le temps d’observer notre environnement (commun) afin d’accéder à l’art ambiant de nos villes et de nos villages qui sont les sources d’un fleuve sans cesse grandissant d’œuvres d’arts. Notre défi chez ADD est de révéler à chacun, le monde artistique qui l’entoure.

3. Que disent les créations africaines à propos de l’intériorité et des écosystèmes africains, selon vous ?

Pour l’instant, de ce que j’ai pu observer en tant que spectatrice, c’est qu’il y a beaucoup de questionnements ou des tabous révélés dans les œuvres. J’ai l’impression que nombre d’entre eux ont envie de nous dire des choses tout en nous laissant à nous public la charge de déchiffrer ces messages. Des questions qui nous amènent principalement à réfléchir sur l’Afrique d’aujourd’hui et l’Afrique de demain.

4. A quoi sert l’art (philosophie personnelle) ? A quoi sert le design ? 

Peut-être pourrait-on se demander un instant que  serait  la vie sans l’Art ?   La vie sans l’art pour moi, serait une vie sans image, sans littérature, une vie sans musique, une  vie   sans   couleur…   une   vie   fade !   Aussi pourrait-on se poser la question que serait la  vie  sans  Design  ? Une vie dépourvue de design contraindrait chacun   à   une   négation   identitaire.   Oui !  Par  exemple,  à  travers  nos  habits  les stylistes nous offrent la possibilité d’emprunter une carapace sociale pour affronter le monde « civilisé », ces parures en tissus ou autres matières, nous permettent de nous affirmer en tant qu’individu singulier mais également en  tant que personne appartenant à un groupe selon nos libres choix vestimentaires. (Les créateurs automobiles proposent la même chose dans le fond.)

Un autre exemple, les architectes créent l’identité urbaine de nos villes via un jeu d’aller- retour entre le passé de nos cités et  leur présent, mais également à travers l’identité de ceux qui étaient hier ses habitants et ceux qui le sont aujourd’hui.

En résumé l’art est un vecteur d’expression symbolique, matériel, visuel ou impalpable des idées de chacun car le créateur donne souvent vie aux idées enfouies dans un inconscient collectif.

Le design dans le monde moderne est surtout l’expression concrète de  la  singularité  de chacun mais aussi ce qui permet à l’individu d’entrer en société, d’intégrer le groupe.

5. Pour des africains qui vivent un «aujourd’hui répété» : qu’apporterait la « manducation » d’Art et/ou de design ? Qu’y gagneraient-ils ? 

Je m’autorise à croire que chaque jour apporte à chacun son lot de surprises néanmoins la confrontation d’œuvres d’art dans le quotidien ne     peut     que      nourrir      nos      esprits. L’art nous apporte, pour peu que l’on puisse s’y confronter, une autre vision du monde, une façon de penser constamment renouvelée et  des interprétations uniques. En Afrique, nous mangeons pour beaucoup de l’art à chaque repas sans connaître le nom de cet aliment délicieux, les proverbes pleins de sagesse issus de nos ancêtres ne sont pas nés de rien mais bel et bien du haut niveau de conscience de l’homme africain. L’Afrique est un musée à ciel ouvert, où il ne manque que le nom des œuvres sous de merveilleux tableaux.

6. L’Art (ou le design) est-il rationalisation de l’esthétique tant au niveau scientifique que subjectif ?

L’art c’est la matérialisation de l’esthétique, fruit de l’éthique de l’artiste donnant naissance à une vision.

Cette vision du monde, pour être rendue réelle, nécessite une mise en œuvre. Il faut qu’elle soit concrétisée par une mise en forme engendrant ainsi une œuvre d’Art ou du Design, une œuvre fonctionnelle ou pas. Par exemple, si l’éthique nous amène à penser que les personnes âgées doivent être accueillies dans un lieu confortable, nous devrions pour matérialiser ce lieu, créer un objet, un fauteuil, un endroit où peut être créé du lien avec son entourage afin  d’accueillir  ces  personnes. Selon moi, la place de la science intervient dans le procédé de fabrication. Quant à l’esthétique, elle ne peut être le fruit de la science mais d’abord celui de l’émotion.

7. L’Art peut-il contribuer à transformer le monde et transférer un état apathique dans le passé avec ses dettes et ses morts, pour transmuter le futur ? Comment entendez-vous (via projets ADD ou autonomes) y contribuer ?

 Aujourd’hui en Afrique il y a une scène d’artistes émergents qui sont justement très ancrés dans le présent, alors à la question de savoir si l’art peut contribuer à transformer le monde, à faire avancer le monde et ainsi se libérer des  fardeaux du passé, je répondrai que les artistes issus de l’Afrique sont très implantés dans le présent. Ils nous invitent à construire un futur décomplexé, libéré des erreurs ancestrales.

Alors chez ADD notre contribution à cette transmutation du futur c’est de mettre en lumière ces artistes qui proposent à l’Afrique et au monde entier, une vision nouvelle du monde, sans   oublier   le   passé   mais   surtout   sans le ressasser, sans le ruminer, sans flagellation et sans culpabilité.

8. Peut-on donc faire thérapie avec le design/art ? Quel serait son apport dans l’instruction des enfants et l’instruction populaire en général ?

Pour répondre à cette question, prenons l’exemple d’objets fonctionnels tels que le doudou, poupées que l’on donne aux enfants en bas âge.

Ces objets peuvent pour la plupart des enfants devenir un moyen de  gagner  en  autonomie.  En effet, dans bien des cas le doudou (objet de design) peut avoir  une fonction thérapeutique et être une béquille aidant l’enfant à supporter l’absence    temporaire    de    ses    parents.  Dans d’autres circonstances le design participe à l’éveil des enfants en prenant la forme de jouets ludiques.

Il y a également des thérapies paramédicales qui proposent parfois l’utilisation de l’art et la création d’objets fonctionnels ou non, en vu de permettre à des personnes souffrant de diverses pathologies de renouer  avec  leur  entourage.  Je suis malheureusement néophyte en la matière et le sujet mériterait d’être creusé davantage.

9. Le « mépris/dédain » de l’africain-lambda moderne et urbain pour l‘esthétique est-il finalement symptomatique (ou pas) d’une irrationalité inconsciente, secrète et sous- jacente ?

 Nous, Africains, n’exprimons, du moins : selon moi, ni de dédain ni de mépris face à l’esthétique.

Au contraire l’Africain est sensible à  l’esthétique, et pour le prouver je vais prendre un exemple concret : « Le  marché  de  Treichville »  à Abidjan  ! Il y a dans les allées de ce marché des étalages de légumes réalisés par les vendeuses : merveilleusement agencés, où la disposition géométrique est soignée où les couleurs sont finement mélangées, tout y est fait avec goût, soin et attention. Le client se trouve plongé dans un dédale de couleurs et d’odeurs, un spectacle graphique enchanteur, magnifié par sa nature éphémère.

Eh bien… du marché au musée il n’y a qu’un pas, caché dans l’esprit ouvert !

10. Diriez-vous, que pour les créateurs que vous vantez, L’art apparaît comme un irréel qui les aide à faire disjoncter un réel imposé auquel ils se refusent ?

 Les artistes que j’ai la chance de suivre questionnent selon moi le réel et ainsi ils nous amènent à réfléchir sur notre vision de la  réalité.

Peut-on dire que l’art est une chose irréelle dans la mesure où les œuvres sont concrètes, je ne le crois pas.

De la même façon peut-on dire  raisonnablement que les rêves qui accompagnent nos nuits ne sont que des chimères alors que nous pouvons les raconter et les coucher sur le papier comme autant d’histoires fantastiques ou terrifiantes.

Tout  comme  le  rêve,  l’art  est  réel,  mais   cette réalité s’installe sur un autre plan, à un autre niveau de conscience, certes la réalité du quotidien brouille parfois nos rêves et nous empêche de décrypter la profondeur des messages délivrés. Néanmoins nos artistes sont là pour figer ces instants et éveiller nos consciences.

En somme pour moi l’art apparaît comme un objet réel provenant parfois d’un monde onirique venant se confronter à la réalité, celle de tous les jours. Est-ce que l’art vient faire disjoncter cette réalité, je ne sais pas mais en tout cas il s’y additionne et il la fait muter.

11. Y a-t-il un univers symbolique endogène auquel le créateur « africain » peut se rattacher afin de ne parler qu’à des africains ? 

Tout d’abord, il faudrait définir de quelle Afrique nous parlons, tant les univers culturels sont nombreux.

Cependant, en Afrique et dans le reste du monde, il y a un univers symbolique nourri au sein de        la culture. Néanmoins une des facultés de l’art est de parler à ses proches mais aussi au monde entier en dépassant les barrières culturelles et linguistiques.

L’utilisation de symboles endogènes permet une compréhension plus immédiate entre voisins, puisque l’on utilise les outils d’un même univers symbolique.

Au delà de cela, je ne crois pas que l’art fait en Afrique n’ait vocation à ne parler qu’aux Africains, au contraire il s’adresse à tous types de personnes dans la mesure où les messages véhiculés nous intéressent.

12. Le meilleur moyen pour émanciper cette Afrique (chère à nos cœurs) n’est-il définitivement pas de créer des codes et des cryptages polysémiques et transculturels d’une part et d’autre part exiger l’incitation de cette consommation de codage par les gueux et les mendiants d’abord ? 

L’Afrique compte plus de 3000 ethnies différentes et en Côte d’ivoire il y en a plus de 70, donc j’imagine que ces codes sont inscrits initialement dans ces langages et je pense aussi que l’on n’a pas besoin d’en créer d’autres ; après cela n’implique que moi.

13. Peut-il y avoir production esthétique mondocentrée (universelle) sans la domestication préalable des classiques (courant, concepts, techniques…) ?

 Voilà une question complexe. Peut-on créer à partir de rien ?      Il apparaît, sans passer en revue l’histoire de l’humanité que de génération en génération, les techniques se transmettent du maître à l’élève, de l’expert au néophyte,  de  famille  en  famille.  Aussi je m’accorde à penser que la création moderne se nourrit toujours d’une substance passée.

La domestication des classiques n’est peut-être  pas une condition sine qua non à la création, puisque bien des artistes s’affranchissent des règles qu’édifient les écoles d’art, ceci dit sans les domestiquer il est bon d’avoir un regard vers le passé (et ses techniques) lorsque l’on crée afin de s’assurer d’être dans la création et non dans une redite     naïve     des     œuvres     antérieures.  Ainsi le passé peut venir nourrir le présent d’une façon saine.

14. Quand vous tentez d’étudier la culture populaire «africaine» froidement via les grands médias : que vous dit-elle de la manière dont le « Peuple africain » se pense et instruit la génération prochaine ? 

Selon moi les médias doivent poursuivre leur travail d’information afin que la culture populaire africaine soit révélée aux Africains eux-mêmes. Ainsi nous, Africains, pourrons mieux identifier nos véritables ressources et préparer notre avenir avec plus d’inspiration.

 

Nous nous quittons Madame, en vous remerciant grandement pour la patience et les bons sentiments…

Bons sentiments partagés

 

 

 

 

 

 

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